Les Ballons des Gravilliers

Une histoire d'amour

Pendant de longues heures, j'ai pu, avec quelques amis, contempler et étudier cette étonnante correspondance, unique dans l'histoire de la philatélie. Elle prend son origine à travers une histoire d'amour, l'histoire de Léonie et Alfred Roseleur que le siège de Paris allait séparer pendant des mois. Alfred Roseleur habite au 23 rue des Gravilliers dans le 3ème arrondissement de Paris. Son épouse est restée dans leur château de Chabassière à Aubusson.

Dès le début du siège, Alfred Roseleur écrit régulièrement deux lettres à Léonie (presque tous les jours). La première lettre est postée normalement et voyage par Ballon Monté. N'ayant pas trop confiance en ce nouveau système de communication, il décide d'employer un moyen personnel : il affranchit la deuxième lettre d'un 20 centimes et inscrit au recto la mention « A remettre à la Poste de France », gonfle un petit ballon d'enfant et laisse s'envoler l'ensemble à partir de son balcon du 23 rue des Gravilliers.

L'envoi d'un Ballon
L'envoi d'un Ballon.

Aucune chance pour que « cela marche ». Et bien si ! Les légendes et les histoires d'amour sont ainsi faites. De nombreux ballonnets seront perdus dans les bois, les champs, les lignes prussiennes mais 20 franchissent tous les obstacles, sont retrouvés, portés au bureau de poste proche du lieu d'atterrissage et acheminés à Aubusson.

Chaque lettre commence par ces mots « Mon bon mignon bien aimé » et finit par « Embrasse les vieux et les amis et prends pour toi mille et mille bons baisers de ton mari qui t'adore ».

Guillaume Roseleur

Guillaume, dit Alfred Roseleur, est né à Limoges le 21 mars 1820. Il se marie avec Léonie Rousselle. Il suit les cours de l'école de médecine et devient l'élève et le collaborateur d'Orfila (1787 - 1853), professeur de chimie et doyen de la faculté de Paris en 1831. Roseleur se spécialise en chimie et physique et met au point en particulier des procédés de galvanoplastie utilisés par la bijouterie parisienne pour lesquels, volontairement, il néglige de prendre des brevets.

« Roseleur, Alfred (de Plazanet successeur), médaille d'argent et mention honorable à l'exposition universelle 1867, médaille d'argent au Havre 1868, spécialité de produits pour la dorure, l'argenture, la galvanoplastie et la photographie, Guide pratique du doreur, de l’argenteur et du galvanoplaste, 2e édition, avec 207 figures, leçons pratiques, installation d'ateliers hydromé-tallurgiques, rue des Gravilliers 23 ; fabrique rue de Javel, Grenelle, 167 et Saint-Maur-Popincourt 60. »
(L'Annuaire-Almanach du commerce et de l'industrie, publié par Didot-Bottin pour Paris et environs, 73e édition, 1870, page 1259.)

Ainsi Roseleur n'était pas, comme le pensait M. de Beaufond, un officier militaire. Sa profession explique la proposition sur les bombes incendiaires qu'il fit au gouvernement, qu'on avait d'ailleurs utilisées avant la guerre de 1870.

Il connaissait bien les événements mais c'était un incorrigible optimiste, très soucieux de sa femme, débrouillard autant que méticuleux dans ses communications avec elle.

L'après-midi du dimanche 18 septembre, les Allemands rompaient la dernière liaison ferroviaire avec Paris. Le mardi 20 septembre, Roseleur semble avoir lancé son premier ballon d'enfant avec sa correspondance. Aussi, dès cette date, sinon antérieurement, il écrivait journellement à sa femme par la voie « régulière ». Mais, sauf pour plusieurs facteurs heureux qui purent traverser les lignes au début du siège et sauf pour des communications spéciales (par exemple par passeur ou par valise diplomatique des U.S.A), le seul courrier régulier fut envoyé par ballon. Selon les décrets du 26 septembre, il s'agissait des Ballons Montés aussi bien que des ballons libres.

Dès lors, Roseleur posta chaque jour une carte (par ballon perdu officiel), une lettre (par Ballon Monté) et une lettre par ballon Gravilliers. Il abandonna ses cartes bien après que la poste eut renoncé à ses ballons libres. On lança le seul ballon de cette sorte le 30 septembre, alors que la dernière carte Roseleur est datée du 25 octobre.

Lettre découverte sur la commune de Poislay
Lettre découverte sur la commune de Poislay (Loir-et-Cher).

Selon de Beaufond, les Gravilliers furent stoppés au début de décembre mais repris peu après, sans numérotation dorénavant.

C'est vers 1860 qu'il achète la terre de Chabassière, en bordure d'un plateau, dominant à l'ouest la ville d'Aubusson et y fait bâtir un château où, vers 1868, il reçoit le peintre Corot dont on connaît quelques-unes des esquisses brossées alors aux environs d'Aubusson et de Guéret. Il est aussi ami avec l'écrivain aubussonnais Alfred Assollant (1827-1886).

Assollant habitait à 200 mètres environ de Chabassière et partageait les opinions politiques de Roseleur.

Tout comme Roseleur, Assolant fut un fervent patriote et servit, semble-t-il, comme garde national pendant le siège de Paris.

D'autres relations apparaissent dans les courriers de Roseleur : le critique littéraire Francisque Sarcey (1827-1899), condisciple d'Afred Assollant à l'école normale supérieure (lettre du 30 octobre 1870). Dans celle du 21 novembre, il fait allusion au romancier Edmond About (1828-1885), autre camarade de promotion.

Rallié à l'Empire quand celui-ci se libéralise, Roseleur, après le 4 septembre 1870, soutient sans réserves le gouvernement de la Défense Nationale, ainsi qu'en donne témoignage le préfet de la Creuse, M. Périgois, à ses obsèques : ... « Il se fit d'abord le soldat de la résistance et sacrifia tout à cette cause : ressources de fortune, d'industrie et de science ; son usine devint une usine de poudre et fut détruite par l'ennemi. Sa santé et son existence compromises, ne purent se relever comme elle » (1)...

Retiré à Aubusson, Roseleur, déjà conseiller d'arrondissement, devient en 1878 maire d'Aubusson, élu au 3e rang sur la liste républicaine. La même année, il démissionne du conseil d'arrondissement pour siéger au Conseil Général où il est élu contre le candidat de la « Coalition cléricale, monarchique et bonapartiste » (2).

Pendant ses mandats, Roseleur se montre attentif à l'amélioration du sort de la population ouvrière de sa ville, mais surtout farouche partisan de l'école publique, et anticlérical résolu. Son enterrement, un des premiers sinon le premier enterrement civil d'un notable, mobilise une foule énorme d'Aubussonais et de Républicains venus de tout le département, la population scolaire de la ville, inspecteur primaire en tête (3).

L'une des rues d'Aubusson porte le nom d'Alfred Roseleur.

(1) Écho de la Creuse - 22 janvier 1881.
(2) Écho de la Creuse - 21 décembre 1878.
(3) D'après une étude de M. Pierre URIEN, historien à Aubusson.

Les Gravilliers

La collection est constituée d'un ensemble de 99 lettres et documents. 78 sont des lettres ou des cartes transportées dès le début du Siège, par Ballons Montés. La première est du 23 septembre avec arrivée le 22 octobre, la dernière fut transportée par le Richard Wallace (Départ 26 janvier - Arrivée le 14 février 1871 avec l'affranchissement).
19 lettres sont des Ballons des Gravilliers.
1 lettre de réexpédition d'une « dépêche aérostatique ».
1 billet de réexpédition d'un ballon des Gravilliers.

Sur les 23 Ballons Gravilliers connus, un fut trouvé par les Prussiens : le 54e Ballon Gravilliers du 13 novembre 1870 et le texte fut publié dans le Times du 22 novembre 1870 (La Philatélie Française - Paul Maincent).

Un autre Ballon Gravilliers fut « accidenté » au large de St Servan en Ille-et-Vilaine et réexpédié le 30 octobre 1870.

Enfin un troisième fut réexpédié, accompagné d'un mot signé Xavier Bécasse. Ce ballon Gravilliers ne figure pas dans la collection malgré la présence du billet de réexpédition.

Chaque Ballon des Gravilliers est numéroté par Alfred Roseleur jusqu'au 27 novembre 1870.

Rue des Gravilliers
Rue des Gravilliers